Je ne sais pas s'ils sont nombreux, ceux qui ont oublié le plaisir de déguster un petit crème, une bonne bière ou un Perrier-rondelle au comptoir d'un bistro. Encore moins combien sont ceux qui ne l'ont jamais connu. Ils appartiennent à cette catégorie de personnes à qui, depuis toujours, on demande de choisir entre l'enfer et l'abstinence, entre la punition et la privation. Car je ne sais pas si vous avez remarqué, mais on fume dans les cafés. On fume, sans se préoccuper de savoir si ça dérange le voisin. On fume comme on respire. Sauf que celui qui ne fume pas, lui, ne respire plus rien. Là où le fumeur fait sa loi, le non-fumeur ferme sa gueule. Ou s'en va voir ailleurs, là où l'air est encore à lui.

cigarette

C'est cette dernière option que j'ai prise, il y a quelques années, lassé de rentrer chez moi avec des vêtement imbibés de l'odeur du tabac des autres, un bon mal de crâne et une toux sèche pour tout souvenir de la journée. Suivre mes copains avait du sens, partager des moments avec eux était primordial. Mais pas à n'importe quel prix. J'ai donc déserté, peu à peu, les endroits où la cigarette est reine. Les cafés furent les premiers à être rayés de la liste. J'ai commencé à dire non à certaines invitations, à certaines soirées dont je savais qu'elles se dérouleraient dans un épais brouillard nicotiné. J'ai imposé des règles chez moi, poliment mais fermement : si t'en allumes une, tu passes la porte. Simple et efficace. La vie n'en a pas été moins agréable, au contraire. Il n'y avait plus rien pour gâcher la fête.

Aujourd'hui, bien des années plus tard, force est de constater que les fumeurs ne sont plus très "tendance". A tort ou à raison, on les pointe du doigt dès qu'on en a l'occasion - revanche facile certes mais tellement jouissive - pour leur faire payer toutes ces années d'arrogance qu'ils ont passées à nous envoyer, tout sourire, leurs goldos nauséabondes à la figure. On les a chassés des cinémas, des trains, des bureaux, des restaurants (en partie). En dehors de leur appartement et de leur voiture, que leur reste-t-il ? Les cafés et les boîtes de nuit. Qu'ils en profitent : encore quatre jours et c'est fini.

Je ne suis pas là pour applaudir à ce rejet en bloc des clopeurs de tout poil. Je n'entends faire la morale à personne. Je peux même comprendre, compatir devant ce que ce changement radical va faire endurer aux accros. Mais je me réjouis que dans une société où, enfin, on se rappelle que la liberté de l'un s'arrête là où commence celle de l'autre, on prenne les décisions qui s'imposent. La solution est peut-être trop radicale, on aurait sans doute pu y réfléchir davantage, trouver d'autres moyens de préserver la quiétude de chacun... Peu importe, la loi est là désormais, qui imposera au 1er janvier prochain, à tous les fumeurs, de ne pas dégainer leur tube à cancer dès qu'ils poussent la porte du troquet d'en bas.  Troquet que, pour ma part, je vais pouvoir à nouveau fréquenter. C'est ça qui me réjouit, vraiment, sincèrement. La roue tourne. Bienvenue dans un monde qui respire.